MBAYE GUEYE, ANCIEN TIGRE DE FASS «Les lutteurs vont uniquement en Europe pour se doper»

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MBAYE GUEYE, ANCIEN TIGRE DE FASS «Les lutteurs vont uniquement en Europe pour se doper»

Media7.info:Mbaye Guèye n’apprécie pas la situation de  l’arène sénégalaise, marquée par le manque de grands combats et la fuite des sponsors. Dans cet entretien, l’ancien Tigre de Fass a abordé les questions de l’heure.  Le frère de Moustapha Guèye s’est également prononcé sur le dopage, les cachets des lutteurs, le fonctionnement du CNG ou encore la percée du MMA qu’il trouve comme une sérieuse menace pour la lutte avec frappe.

Quelle analyse faites-vous de l’évolution de la lutte ?

L’évolution de la lutte d’aujourd’hui se trouve uniquement dans l’aspect financier et non sur le coté technique ou tactique. Nous, anciens lutteurs, nous étions plus doués que les combattants d’aujourd’hui. Nous savions comment utiliser nos armes pour que le combat ne dure pas. Maintenant, si un lutteur a un adversaire, la première des choses à faire, c’est d’aller en Europe pour changer de morphologie. Alors qu’ils peuvent l’avoir au Sénégal. Ils y vont uniquement pour se doper. Une fois de retour, ils ne seront plus en mesure de garder leur souplesse qu’ils avaient avant. Avec leur poids, ils ont du mal à déclencher leurs actions. A notre époque,  nous étions naturels et nous ne  prenions pas des anabolisants. Je demande aux lutteurs d’arrêter de prendre ces genres de vitamines. Alioune Sarr voulait qu’on fasse des contrôles de dopage. Mais cela n’a pas abouti, car nous n’avions pas les moyens. En plus, les lutteurs ne venaient pas faire les tests quand les docteurs étaient présents.

Le titre de roi des arènes est de nos jours très contesté. Comment expliquez-vous cela ?

Celui qui bat le roi doit s’asseoir sur le trône. C’est simple et c’est la règle. Mais  le Cng doit officialiser ce titre une bonne fois pour toutes. Car c’est le Cng qui avait initié le titre de roi des arènes lors de l’opposition entre Manga 2 et Mor Fadam. C’est juste une continuité.

Que pensez-vous des cachets exorbitants que les lutteurs  demandent ?

Avec les montants énormes que les lutteurs demandent, normalement on devrait avoir de bons duels. Aujourd’hui, la plupart des combats sont insipides. Et ça tire en longueur. Les gros cachets se limitent uniquement entre cinq ou six lutteurs. Et à mon avis, les jeunes devraient avoir leur chance aussi.

Cette hausse des cachets n’est-elle pas à l’origine des maux de l’arène ?

La hausse des cachets des lutteurs a favorisé la disparition des sponsors. Et en une partie, la faute revient aux promoteurs. Car ce sont eux qui proposent des montants énormes aux acteurs.  Dans un autre duel, le lutteur va demander plus, sinon le combat ne va pas se tenir.  Et beaucoup de combats ne vont pas se tenir, surtout s’ils ne diminuent pas leurs cachets.

La fuite des sponsors n’est-elle pas un frein pour la lutte ?

Aucun sport ne peut se développer sans les sponsors. Ils sont importants et ils sont indispensables. Il faudra mettre en place une nouvelle politique pour que les sponsors puissent revenir à nouveau. C’est la seule chose pour que les jeunes d’aujourd’hui puissent avoir des cachets. C’est à nous de les convaincre avec de belles affiches. C’est en 2017-2018 que la lutte avait commencé à avoir des problèmes de sponsoring. Donc, l’idéal est que les lutteurs ainsi que les membres de leur staff travaillent main dans la main pour relever le défi. C’est ce qui permettra à la lutte de retrouver son lustre.

Selon vous, c’est quoi la solution pour que les sponsors reviennent ?

C’est simple. Il faut que les lutteurs travaillent sur leur marketing. Un lutteur ne doit pas se limiter à aller au stade et avoir un combat. Moi, j’avais une personne qui s’occupait uniquement de mon image. Il m’a enseigné beaucoup de choses. Aujourd’hui, les lutteurs ne respectent pas les termes des contrats. J’étais le premier lutteur à avoir un sponsor avec un produit de vente. Avec eux, je recevais chaque six mois 5 millions. Tyson, Moustapha Guèye, Modou Lô et Balla Gaye 2 ont fait augmenter les cachets des sponsors. C’est le lieu de remercier Gaston Mbengue. C’est lui qui a été le premier à initier un tournoi avec des lutteurs, avec un montant de 20 millions. Et le contrat des sponsors, il a tout reversé aux lutteurs. Tout ça montre qu’il voulait que la lutte puisse aller de l’avant. C’est après que Luc Nicolaï est venu pour faire pareil. Je demande que les sponsors reviennent. L’Etat doit forcer les partenaires à venir dans cette discipline. La lutte ne peut se développer sans les sponsors.

Quel regard portez-vous sur le concept ‘’grands contre petits’’ ?

Il a toujours existé. Il faut que les ténors prennent les jeunes qui frappent à la porte. C’est seulement ces affiches qui peuvent redonner de belles confrontations. La plupart des combats des ténors ont déjà eu lieu. Et les amateurs veulent de nouvelles confrontations. Seuls des combats de titans peuvent sauver la saison.  Les gens veulent des affiches comme Modou Lo / Ama Baldé, Balla Gaye 2 / Boy Niang ou encore Gris Bordeaux / Lac de Guiers…

Du côté folklore, on assiste à une mutation. A votre époque, quelle valeur avait la culture dans vos préparations ?

Les chorégraphies ont fait disparaître la culture. Et cela, c’est Tyson qui l’a initié.  Il y a des amateurs qui ne sont là que pour la danse traditionnelle. Mais aujourd’hui, ça a tendance à disparaître. Les lutteurs ne savent plus faire cela. Il faut qu’ils apprennent à aligner dans leurs chorégraphies. C’est seulement Tapha Guèye II et Lassana qui le font très bien. Mais malheureusement, ils n’ont pas eu un palmarès riche. Dans les normes, chaque culture a quelque chose qui lui est propre.

Aujourd’hui, certains refusent de se croiser, déclarant  leur amitié à tel ou tel…

Les clans ont beaucoup participé au redressement de la lutte. Maintenant, si un lutteur te bat, tu deviens son ami. C’est juste que le lutteur a peur d’un autre revers. Il y a combien d’écuries à Pikine ? Et ils ne s’affrontent pas entre eux. Seule l’écurie Fass combattait avec tous. Gris Bordeaux ne va plus lutter avec Eumeu Sène, car c’est son ami. L’opposition entre Gris et Eumeu devrait être une belle affiche. Mais ils ont tout gâché.

Le Cng est souvent décrié. Pensez-vous qu’une restructuration s’impose ?

On ne peut être sur une branche et la scier. Je fais partie du Cng. Donc, je ne vais rien dire. Il ne nous reste qu’une seule année pour aller vers une fédération. Le Cng ne peut pas changer beaucoup de choses. Seule une fédération peut régler les choses.

Nous sommes au mois de février et aucun grand combat n’a été ficelé. Cela ne vous fait pas peur ?

J’ai peur pour cette saison. Nous sommes à mi-février et il n’y a pas encore de grandes affiches. Le combat entre Modou Lô et Ama Baldé est plus que jamais menacé. Luc Nicolaï est entre les mains de la justice. Et je demande qu’on lui fasse clémence pour qu’il puisse continuer son travail. Ou qu’on le juge une bonne fois pour toutes. Il fait partie de la lutte.

Quel regard portez-vous sur le combat entre Modou Lô et Ama Baldé ?

Je ne pense pas que ce combat puisse avoir lieu. C’est seulement Luc qui a investi et il connaît pas mal de partenaires. Même si son fils a acheté une  licence, il n’est pas en mesure de tout faire. Il ne connaît pas les réalités de la lutte.

Selon vous, c’est quoi les atouts de Modou Lô ?

Modou Lô est quelqu’un de serein. Rien ne le perturbe dans l’arène. Il se concentre uniquement sur son objectif. J’ai l’habitude de dire qu’il me ressemble énormément. Il respecte ses combats. Et il est doué techniquement. Il faut juste que son staff consolide ses atouts. En ce qui concerne les faiblesses, je préfère ne pas me prononcer. Tous les lutteurs ont des points faibles.

Et qu’en est-il pour Ama Baldé ?

C’est un jeune qui a sa fougue de jeunesse. Il aime attaquer, mais parfois, c’est désordonné. En tout cas, si le combat se tient, les amateurs auront droit à une belle rencontre.

Cette confrontation n’est-elle pas un risque pour Modou Lô?

Je ne pense pas que cette opposition puisse être un risque pour Modou Lô. Il parvient à s’en sortir quand on en parle le plus souvent. Il a un plan de carrière bien défini. Il ne va jamais lutter avec quelqu’un qui n’est pas dans sa ligne de mire. J’ai toujours dit qu’il allait lutter avec Ama Baldé. Il voulait juste faire augmenter le cachet.

Comment expliquez-vous que les lutteurs refusent de croiser Tapha Tine ?

Les lutteurs ont juste peur de Tapha Tine à cause de ses coups. C’est juste ça. Il a la corpulence qu’il faut et il a un palmarès riche. Les lutteurs doivent en découdre avec lui.

Comment jugez-vous la sortie de Papa Sow de Fass ?

Je ne veux pas me prononcer car c’est mon fils. Mais il a fait une erreur en soulignant en rouge le document.

Pensez-vous que Papa Sow a les épaules larges pour diriger une école de lutte ?

Le fait qu’il puisse créer sa propre école est une bonne chose. Et c’est tout à fait normal. Moi quand je mettais en place l’écurie Fass, je n’avais pas son âge. Je pense qu’il va réussir dans sa nouvelle mission.

Quelle appréciation faites-vous du combat entre Papa Sow et Siteu ?

C’est une belle affiche. Les deux lutteurs sont des attaquants. Ce sont des jeunes doués  et qui sont techniquement bons.

Est-ce que ce n’est pas un risque pour Papa Sow ?

Papa Sow n’est plus à présenter dans le milieu de la lutte. Il a livré beaucoup de combats quand il était à Fass. Ce n’est pas un risque pour lui parce qu’il a beaucoup d’expériences et de force. On n’a plus rien à lui enseigner dans la lutte.

C’est quoi la force de Papa Sow ?

La force de Papa Sow, c’est son intelligence. Il est serein. Il est passé par la grande porte et a fait beaucoup de combats. Il est encore jeune et il sait lire les combats.

Et pour ce qui est de son adversaire Siteu ?

La force de siteu se trouve dans sa jeunesse. C’est un bon technicien et en plus il a fait du MMA.

Quel regard avez-vous de la forte percée du MMA au Sénégal ?

Le MMA est une concurrence pour la lutte sénégalaise. Mais c’est aux acteurs de la lutte de travailler pour dépasser le MMA. C’est un novice au Sénégal et il ne s’est pas encore bien installé. C’est à nous de travailler et de trouver encore des sponsors. La question est de savoir si les autorités vont laisser une place à cette discipline au détriment de notre culture. Eux,  ils payent plus de 300 millions. Alors qu’en lutte, tel n’est pas le cas.


Aujourd’hui, il est fréquent d’entendre qu’un ancien lutteur est malade et qu’il n’a pas les moyens pour se soigner. Selon vous, n’est-il pas temps de mieux s’organiser pour gérer l’après-carrière ?

Pour ne pas vivre les mêmes situations que les anciens, les lutteurs d’aujourd’hui doivent savoir investir dans l’immobilier ou dans d’autres choses rentables. Le slogan de notre association dénommée « Formation et insertion des lutteurs du Sénégal » (FILS) est : ’’un lutteur, un métier’’. C’est ça que nous prônons. Je suis le vice-président et c’est Bamba le président. Nous faisons des tournées à l’intérieur du pays pour former les jeunes lutteurs.  Je pense que c’est une bonne chose pour la nouvelle génération. La carrière d’un lutteur est éphémère. Et il y a aussi les blessures qui peuvent surgir à tout moment. Je demande aux lutteurs d’avoir dans un premier temps un métier. L’entrepreneuriat est une bonne chose. Le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle Dame Diop nous a dit qu’il allait nous soutenir.  Certains ont fait une formation accélérée dans la sérigraphie. Yawou Dial en fait partie, tout comme d’autres lutteurs. Je demande à tous les lutteurs d’adhérer à ce mouvement en achetant une carte membre.

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